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Littérature
#Tout chaud

Jacques Ferrandez renoue avec l’Orient

�. Pampini
11/12/2025
6 min. de lecture
Jacques Ferrandez, auteur de bandes dessinées dans le palais Lascaris, Nice

L'aventure de Théodore Lascaris. Orients perdus signe le retour de Jacques Ferrandez dans la BD historique, genre qui fit le succès de ses Carnets d'Orient et Suites algériennes. Dans cette biographie romancée d'un jeune architecte niçois épris d'art, descendant d'une lointaine lignée d'empereurs byzantins et embarqué dans la campagne d'Égypte de Bonaparte, Ferrandez né à Alger, en 1955, livre le récit d’une aventure épique à partir d'archives multiples, nourri de dessins superbement mis en couleur à l'aquarelle y révélant visages, paysages et décors dans la lumière méditerranéenne qui lui est si familière.

Entre les premières recherches, le travail de scénario puis celui du dessin, 2 ans de travail passés à la découverte de ce personnage. En 1792, face à l'arrivée des soldats français de la Révolution, le jeune Théodore Lascaris fuit Nice, qui appartient encore au royaume de Piémont-Sardaigne, pour l'île de Malte sur la trace d'un aïeul chevalier de l'Ordre, avant de se faire enrôler dans la flotte de Bonaparte pour la campagne d'Égypte, qui va changer le cours de sa vie. On découvrira un autre épisode de cette destinée dans le prochain tome du diptyque. À noter l'édition spéciale Nice du tome 1, avec un cahier graphique, notamment les belles aquarelles de la Nice de la fin du XVIIIesiècle du peintre Beaumont, dont il s'est inspiré (voir article sur l'exposition au Palais Lascaris).

Comment avez-vous découvert cet incroyable Théodore Lascaris ?

J'avais un projet avec mon éditeur Daniel Maghen. Il avait beaucoup aimé mes premiers Carnets d'Orient et encouragé à faire des dessins d'un voyageur du XIXe siècle sur les pays d'Orient, du Proche-Orient. Il y a 3 ou 4 ans, dans un livre de Françoise Scoffier, j'ai découvert par hasard l'histoire très romancée de Jules Lascaris, le véritable prénom d'état civil de Théodore, issu de l'une des grandes familles de l'Empire byzantin.

Les éléments étaient-ils assez nombreux pour tisser un scénario ?

Il manquait toute sa mission d'espionnage (le tome 2), mais l'histoire était vraiment incroyable. J'ai trouvé d'autres livres, mais tout ce récit nous est parvenu grâce à Lamartine, qui, lors de son voyage en Orient en 1832, avait découvert le manuscrit d'un jeune chrétien d'Alep, témoin de la mission d'espionnage de Lascaris en Arabie, à partir de la Syrie et de la Mésopotamie, mais qui faisait totalement abstraction de toute la partie "campagne d'Égypte". J'ai recollé les morceaux sur la partie niçoise pour en faire cette sorte de biographie historique, parce qu'on ne sait pas grand-chose de Théodore Lascaris, si ce n'est qu'il est né à Nice. Il était bien architecte, bon musicien et peintre, et habitait dans ce beau bâtiment niçois au bout du cours Saleya (ndlr: où vécut Matisse). Je me suis inspiré des peintures de Fragonard, pour le personnage fictif de sa cousine niçoise Pauline. On sait aussi qu'il avait été sollicité à Malte pour rénover les hôtels de commanderie qui accueillaient les chevaliers de passage. Il est recruté par Bonaparte par l'intermédiaire de son envoyé Poussielgue, qui a vraiment existé, comme administrateur des domaines au Caire, pour redistribuer les bâtiments des Mamelouks aux généraux et aux savants français. Mais ce n'est pas un militaire : il aimerait faire partie de la commission des sciences et des arts ; il garde cette fibre artistique et a mille projets, avec un petit côté fantasque.

Vous êtes-vous rendu sur place pour la partie dessinée ?

Oui, à Malte, parce que je savais que toute la partie fortifiée est quasiment inchangée depuis cette époque. À La Valette, il y a un bastion Lascaris, la cathédrale avec des marqueteries incroyables, et ce pavement constitué des pierres tombales des chevaliers. J'ai vu ce tableau du Caravage que je figure, devant lequel mon personnage tombe en admiration. Cela me permettait d'insérer une petite leçon d'histoire de l'art au passage (ndlr : Ferrandez, ancien étudiant aux Arts déco de Nice, a utilisé ses propres dessins de modèles nus pour figurer ceux du jeune Théodore).

Il y a du Lawrence d'Arabie dans ce personnage aventurier un peu fantasque.

Oui, son projet d'indépendance de l'Égypte, avec les Coptes, mais sous la tutelle croisée des Anglais et des Français, n'est pas très réaliste à une époque où la guerre entre Bonaparte et les Anglais s'installe pour longtemps. Mais ce qui m'intéresse c'est de raconter des personnages aux prises avec une histoire qui les dépasse, et qui vont peut-être, à un moment, passer du mauvais côté de l'histoire parce qu'ils n'ont pas tout compris, avec tous les éléments dont nous disposons rétrospectivement.

C'est la première fois que vous dessiniez Nice à cette époque ?

En 1989, j'avais fait le deuxième tome des Carnets d'Orient qui démarre à Nice. Un clin d'œil, pour dire qu’en 1870, Nice n'était française que depuis 10 ans, après les départements algériens. Pour Lascaris, il fallait que je trouve des images correspondant vraiment à Nice en 1792, parce que le port Lympia venait d’être érigé. Le duc de Savoie souhaitait un débouché maritime pour Turin et donc pour le Piémont, qui soit placé à Nice. Il avait envoyé un architecte et ingénieur, Albani de Beaumont, auteur de très belles aquarelles du nouveau port et qui figurent au musée Lascaris. Je suis tombé dessus pour restituer la physionomie exacte de Nice à cette époque. Et je fais dire à mon personnage : "Bientôt, il y aura ici plus d'Anglais que de Niçois", parce qu'il voit déjà arriver les premiers navires britanniques, et parce que l'accès pour les étrangers ne se faisait alors que par la mer, la frontière avec la Provence n'étant qu'une espèce de passerelle sur le Var, que franchissent les soldats de la Révolution. Je savais aussi que Bonaparte était passé à Nice sur la route de sa campagne d'Italie.

Quelles ont été vos découvertes les plus marquantes ?

La partie Nice surtout : l'invasion de soldats républicains se livrant au pillage dans les églises et les palais, dans une ville peuplée d'émigrés – aristocrates, prélats, magistrats ayant fui la Révolution en Provence. Ce qui me permet d'ironiser avec cette affiche des soldats placardée à Nice reprenant les trois termes de la devise nationale, puis "la fraternité ou la mort". Ça commence mal, c'est l'anarchie, les prisons ont été ouvertes, les aristocrates se sont barrés, et les soldats sardes censés défendre Nice l'ont désertée pour le Piémont plus au nord. Encore un épisode incroyable : les Barbets, résistants à l'invasion française réfugiés dans les vallées, qui auraient mérité une BD à eux seuls. De même, l’histoire de Malte, ses chevaliers, avec ce caillou dans la Méditerranée hérité de Charles Quint m’a beaucoup intéressé. Je me suis documenté sur l'histoire de l'Ordre depuis les croisades, dissout par Bonaparte quand il prend l’île.

Et il y a la partie sur la campagne d'Égypte, son empathie culturelle, notamment envers les Coptes, dont le sort rappelle des épisodes plus récents, ceux des harkis par exemple...

Arrivé en Égypte, Lascaris adopte comme d'autres soldats le costume oriental, sans doute pour des raisons pratiques. Il apprend l'arabe, s'éprend d'une jeune captive de harem, d'origine géorgienne. Je n'ai eu qu'à me servir. Concernant l'abandon de la France, quand Bonaparte quitte l'Égypte, Lascaris écrit de nombreuses lettres à Talleyrand pour faire valoir la question des Coptes. C’est comme quand les troupes de l'OTAN ont quitté l'Afghanistan, Biden a organisé un pont aérien pour exfiltrer ceux qui avaient aidé les Américains. Pour les Coptes, même mécanisme, comme quand j'avais travaillé sur les harkis. Dans la campagne d'Égypte, c'est l'idée de Bonaparte d'un rapprochement Orient-Occident. Il arrive en disant au peuple égyptien : "Nous venons vous libérer de la tyrannie des Mamelouks, au nom de l'islam." Il présente son action comme une libération selon les valeurs du Coran, ce qui ne trompe pas grand monde sur place.

Vous avez eu une étonnante révélation après la sortie de l'album...

Oui, j'ai pu rencontrer un descendant de la famille Lascaris, qui compte de multiples branches. Ce n'est pas un descendant direct de Jules Guy Théodore, mais il l'a retrouvé dans ses archives familiales. C’est un document absolument privé, qui ne se trouve dans aucun musée, ni aucune bibliothèque : le papier date de 1779 je crois, c'est l'acte d'admission dans l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, donc de Malte, du jeune Jules Guillaume Marie Joseph Lascaris, âgé de 11 ans, intégré dans un prieuré du côté d'Arles, avec un prieur de Grâce. Il y a tout un truc qui montre un peu le pedigree du personnage.

L’Aventure de Théodore Lascaris. Orients Perdus. 1 – Nice, Malte, l’Egypte de Jacques Ferrandez (Daniel Maghen éditions)

photo : Jacques Ferrandez © DR

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