Haïr le monde !
Après OK Chaos, premier recueil de poésie paru aux éditions lundimatin en 2023, Leïla Chaix publie aujourd'hui Haïr le monde aux éditions Le Sabot. Un ouvrage incandescent, entre désespoir lucide et refus obstiné de baisser les bras, qui transforme la poésie en outil de résistance face à un monde qui s’abîme.
En tant qu’ancien punk, corbeau des années 70 finissantes, je tire mon chapeau à cette jeune autrice qui ravive le slogan – ou la prédiction ? – de ce mouvement : No Fun, No Future… Nous avons fait la grimace, provoqué, secoué le monde en espérant avoir tort. Étrange destin que celui de certains de mes congénères : souhaiter être des losers, mais s’être trompés, dans l’espoir d’un réveil des masses. Bien loin des soi-disant gentils hippies, persuadés que s’aimer suffirait à empêcher la guerre (Poutine, Trump et les autres semblent peu réceptifs), leurs leaders nous ont plutôt légué un monde technocratique, une "culture du compromis", une gauche molle et bourgeoise qui a tellement arrondi ses angles qu’elle semble déconnectée du réel. Alors Leïla Chaix ne mâche pas ses mots, elle qui appartient à cette génération qui veut rester lucide, et qui n’est pas loin de renouer, elle aussi, avec le No Fun, No Future.
"Mon prénom signifie la nuit en arabe. C’est dire si j’étais destinée à être aux prises avec le versant sombre des choses, noyée dans les tréfonds boueux de mon esprit. La poésie, c’est de la boue : être embourbée, vouloir voir le chaos du monde." Elle est comme ça, Leïla Chaix, ambassadrice d’une génération ballotée entre urgence d’agir et sentiment d’impuissance. Car contrairement à ce que pensent nos "experts" et la majorité des journalistes qui animent les robinets à terreur que l’on nomme pompeusement chaînes d’information en continu, si nombre de jeunes perdent leur vocabulaire, leur mémoire et parfois même leur empathie sous la pression des écrans, des algorithmes et des influenceurs, il existe aussi une jeunesse qui résiste à la montée de ce nouveau totalitarisme technologique qui nous oppresse, nous désinforme et nous déshumanise.
Avec une clairvoyance prégnante, Leïla Chaix articule ses expériences intimes avec des questions d’éthique et de responsabilité, en évitant la bien-pensance. Dans un texte déroutant où la prose se mêle aux vers, elle nous fait traverser l’intime autant que le politique, car elle n’aime ni les esthétiques policées ni les gestes militants convenus. Sa "haine" vise ce monde qui nous impose violences systémiques, politiques autoritaires et colonialistes, désastres écologiques et injustice sociale à tous les étages. Trouver la beauté et regagner l’espoir devient-il illusoire ? Leïla Chaix choisit de regarder la laideur du monde en face, pour mieux en extraire une vérité brutale.
La poésie apparaît alors comme l’un des rares moyens de résister à cette oppression technologique, car aucun algorithme, aucune IA ne peut écrire un poème. Les émotions sont de ces choses que l’humain gardera toujours. Sa poésie devient une arme, pas un refuge. Lisons-la, et réveillons-nous avant qu’il ne soit trop tard. Nous n’allons pas percuter le mur : nous sommes déjà dedans.
Haïr le Monde de Leïla Chaix (Éditions Le Sabot). Rens : le-sabot.fr